
De Bamako à Sangha en pays Dogon, une incursion au cœur de la vie quotidienne des Maliens, bien loin de Montreuil. Ou pas si loin, en définitive…
1er mars 2006 - Aéroport de Roissy, terminal 3
L’Afrique commence à l’aéroport. A chaque voyage, je m’en réjouis. J’y suis déjà, presque…Dans la file d’attente de l’enregistrement du vol Point-Afrique pour Bamako, à Paris, l’Afrique saute aux narines du voyageur. Les Maliens qui attendent ici sont proprets, modernes, branchés même. Très Parisiens. Mais soudain, une indéfinissable odeur m’enveloppe. Du karité, sans doute, dans les cheveux ou sur la peau des femmes. Mais quoi d’autre ?
Alors, mon voyage peut commencer. Aussi parce que les rires et les accolades, dans la file, me plongent dans l’ambiance africaine. Les clichés ont sûrement leur part de vérité : la veille encore, la télé française montrait la dure vie des Maliens dans un foyer Sonacotra. Ce sont ceux de Kayes. Comme la plupart des Européens qui se rendent au Mali, je ne connais pas Kayes. Personne n’a l’idée d’y aller, parce que c’est une ville qu’on fuit. Maintenant, Kayes me fait rêver, à cause du magnifique roman d’Erik Orsenna, Mme Bâ. Beaucoup de tristesse et de joie. Les deux à la fois, car la vie n’est ni blanche ni noire. Le cliché meurt à l’épreuve du vécu.
J’avais oublié : les Africains ont une énorme faculté d’adaptation. Le bus qui doit nous conduire à l’avion est archi bondé, lesté plus que de raison de paquets, d’enfants sages portés dans le dos, de gens debout en fragile équilibre. Mais chacun se pousse encore un peu plus pour qu’un nouvel arrivant puisse monter. C’est comme ça : l’inconfort personnel n’a pas d’importance, on se bouscule, on piétine les paquets, on est comprimés mais on fait de la place. L’inconfort est le lot quotidien de l’Afrique. Même en France, dans un bus d’aéroport.
Bamako
Cet après-midi à Bamako, il fait chaud. Banal. L’ancienne maison coloniale de l’hôtel Tamana où je loge est entourée de verdure. Les oiseaux gazouillent. Le balai de la femme de ménage frotte. Le vent fait tomber les cosses d’un grand arbre dont j’ignore le nom.
Ce matin, j’avais aussi oublié celui du flamboyant, à mon grand désespoir. On oublie, mais cette odeur de karité qui flotte à l’instant même ramène bien des choses à la mémoire. Et donc, un énorme flamboyant porte son ombre et ses fleurs rouges si sensuelles sur la maison Tamana. Je dois déjà batailler ferme pour ne rien acheter. Curieusement, je n’ai envie de rien acheter pour le moment. Je suis là pour « affaires », dis-je pour dissuader les marchands. Peine perdue. Je suis blanche, je dois acheter.
Bamako n’est guère jolie, et même la présence du fleuve, ce Djoliba (Niger) que j’aime tant, ne l’arrange pas. Je me fais conduire à moto – un engin poussif qui a souffert mais souffrira encore – sur la rive, dans le quartier des teinturiers. Un reportage du Monde m’avait donné envie d’y aller. Je suis déçue : l’endroit où me dépose mon guide motard – un engin plus que poussif qui… - est repoussant. Le village est misérable, le fumet des teintures mêlé à l’eau stagnante, insupportable. La proximité de l’eau rend le coin insalubre, et je crains que ces gosses qui trottinent partout pieds nus dans la boue n’attrapent ces saloperies de maladies qui prolifèrent sous l’influence conjuguée de l’humidité, de la chaleur et de la saleté. Sans compter le magma chimique qui imprègne la rive, où les habitants viennent pourtant chercher l’eau pour leurs besoins domestiques. Mais soudain naît l’improbable. En passant devant la longue baraque ouverte au vent où les hommes, armés de simples battes de bois, frappent en cadence le textile pour l’assouplir, j’ai la sensation intense d’assister à l’origine de la musique. Ce couplet rythmé, alternance de silence et de bruit entre le mouvement du bras levé et celui de la frappe contre la planche à tissu, génère un son basique et scandé. Voici bien longtemps, les hommes d’ici ont sûrement eu l’idée de l’associer à d’autres sons, à d’autres rythmes nés des objets quotidiens, comme une calebasse, une peau de chèvre, un grelot.
Les folles nuits de Bamako
Au Hogon, la « faune » est très différente de celle de la rue. Des créatures sublimes, cheveux défrisés, maquillage outrancier, silhouette de gazelle nimbée de parfum et corsetée dans un jean, attirent les regards. Normal, le Hogon est l’un des hauts lieux de la vie nocturne de Bamako. La musique est passable, pas de groupe ce soir, c’est bien ma chance ! L’expatrié français qui me fait découvrir Bamako by night rejoint un couple. Lui est Blanc, il transpire, il n’est plus jeune et n’a peut-être jamais été beau. Il boit du whisky. Elle est belle et noire, jeune et complètement blasée, muette. Elle sirote un coca, le regard au loin. Ils sont ensemble. Dans la vie. Je ne suis pas nigaude, mais cela me rend amère. Deux verres plus loin, je me dis que chacun y trouve son compte, alors… Je ne sais pas : à la place du Blanc, qui parade sur les escroqueries à l’aide humanitaire dont il fut le témoin, comme quoi on ne peut plus croire à rien, ah, ah – j’aurais peur. Que la fille batifole avec ses copains pendant qu’il a le dos tourné. Du sida…J’ai envie de quitter cet endroit et de fumer une dernière cigarette sous le flamboyant de l’hôtel. Lire la suite p.2
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