
Deux rencontres, Ségou, 2 mars
Kadi
Aujourd’hui, j’ai rencontré Kadidia et je crois que c’est pour de bon que je l’aime déjà.
Kadi – un diminutif que j’adopte rapidement même si la courtoisie m’a fait hésiter quelques heures – est une forte femme, au sens plein du mot : une femme enracinée, solide, décidée et avec un cœur gros comme ça pour abriter toutes les compassions du monde. Kadi n’a pas d’âge car elle est emblématique de la femme africaine. « Haute » (grande), charpentée, elle me fait penser, encore, à Mme Bâ, l’héroïne d’Orsenna. Un océan d’amour dans un corps taillé pour la lutte quotidienne, pour accueillir les enfants dans son giron, pour dissuader les mauvais plaisants s’ils avaient le malheur de vouloir s’en prendre à son honneur, pour prendre au dépourvu les problèmes et en faire de la charpie.
Bref, Kadi est une Bambara qui cuisine de délicieux ragoûts en se levant dès l’aube pour que tous, nous mangions vers midi.
Kadi est une coquette qui aime les crèmes, parfums et franfreluches, mais au final, elle s’en fout quand même.
Kadi s’est mariée sur le tard avec un Malien, ex-joueur de foot professionnel, qui vit dans une banlieue éloignée de la région parisienne.
Elle n’habite donc pas avec son mari. Et d’ailleurs elle a tellement à faire que c’est peut-être mieux.
Car cette femme est responsable de l’équipe du Cinéma numérique ambulant (CNA), l’association créée dans trois pays, au Mali, au Niger et au Bénin, pour offrir des séances de cinéma sur grand écran aux villageois de brousse qui n’ont pas l’électricité. Et faire, à cette occasion, de la prévention contre le sida, contre le trafic d’enfants, contre tous les maux possibles et imaginables qui frappent à la porte des gens.
Je charrie un peu Kadi en la traitant de Parisienne, car elle court de droite et de gauche pour régler les derniers détails avant que nous n’attrapions, de justesse, un car pour Ségou, où l’équipe est basée en ce moment. Pierre, un jeune Français aux cheveux rasta qui découvre l’Afrique en ce voyage, est à nos côtés. Silencieux, énigmatique. Même les grands baobabs drôles comme des clowns un peu tristes que nous croisons sur le trajet ne lui tirent pas une exclamation. Peu à peu, la poussière de la route recouvre tout. La chaleur décourage les langues les plus alertes. La sieste prend les voyageurs dans son linceul.
Il y a dans le monde bien des endroits magnifiques. Mais certains, comme Ségou, ont comme un petit « supplément d’âme ». Rien que le nom est magique à mes oreilles. Je pense à Mungo Park. C’est à Ségou, capitale du puissant royaume bambara au 18ème siècle, que parvient à grand peine cet Ecossais en 1796, découvrant pour la première fois le fleuve Niger. Il fallait être à moitié dingue pour aller sur place satisfaire la curiosité des experts de la Société africaine de Londres, qui se disputaient sous leurs perruques poudrées pour savoir si, oui ou non, le fleuve Niger se jetait dans le Nil. (La réponse est non, bien sûr que non, le Niger a un parcours bien plus inventif et capricieux). Mungo Park en a bavé. Avant d’atteindre le fleuve, il fut emprisonné par les Maures pendant quatre mois, réussit à s’enfuir en s’attirant les grâces d’une femme de pouvoir, tomba malade, faillit mourir. Son témoignage, Voyage à l’intérieur de l’Afrique, est un récit d’aventures incroyables mais vraies. T.C Boyle, romancier américain, a fait de cette histoire un de ses plus beaux livres, Water Music (1981). Finalement, notre fou Mungo revient en Angleterre, écrit, retourne en Afrique pour finir son relevé du parcours du fleuve, et succombe, au cours de cette seconde expédition, en essayant d’échapper à ses poursuivants, dans le naufrage de son bateau. Cela donne à réfléchir sur les forces étranges qui nous poussent, au mépris de toute raison, à prendre langue avec le danger, le risque maximum…
C’est pourquoi Ségou me parle autant. C’est une belle et tranquille bourgade aux maisons de teintes uniformes dans un dégradé de banco rouge (boue séchée et paille), léchant la rive du Niger. Ici, le fleuve est large, propre et brillant sous le soleil. Peu de touristes, et quand même beaucoup de marchands, allons-bon. J’achète un tee-shirt occidental vintage, c’est-à-dire recyclé, peint à la main avec des motifs ocre brun sur fond jaune, et essoré dans l’eau du fleuve.
Des pinasses aux flancs de bois sombre glissent sur la surface paisible de l’eau, traînant les filets des pêcheurs. Le soleil décline rapidement vers le grand géant liquide. Dans ma promenade, je surprends des hommes en pleine toilette au bord de l’eau. Ils me chassent vigoureusement, comme si j’avais voulu les mater !
Au petit matin, je me suis éclipsée de la maison pour mon rendez-vous avec le fleuve. J’ai repéré un café à terrasse, le bar de l’Esplanade, quasiment les pieds dans l’eau. C’est ici que j’écris, en savourant un petit déjeuner, pain frais, beurre, confiture, café. Sans petit déjeuner, je ne suis personne. A côté de moi, deux crocodiles enfermés dans une cage m’ignorent superbement. Le Djoliba se fripe sous un vent frais. Tout est calme et beau. Lire la suite p.3
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