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ÉDITO
Par Nicolas BERNARD

vendredi 28 décembre 2007
Vite, libérez-les !
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PEINTURE
Et Dangaard révéla les peintres d'Essaouira
Par Benoit DELOUVIER et Nicolas BERNARD

Le style énigmatique des peintres d’Essaouira étonne. Autant qu’il fascine. Un homme, Frédéric Dangaard, a permis à ces peintres d’accéder à la reconnaissance internationale. A 70 ans, il quitte l’ancienne Mogador pour relever d’autres défis. Et il évoque avec une pointe de nostalgie ces artistes singuliers.

maroc/essaouira

«J’ai décidé de quitter ma galerie à Essaouira. Il fallait bien déterminer une date. Alors, pourquoi pas le 31décembre». Ainsi, Frédéric Dangaard, l’emblématique galeriste de l’ancienne cité de Mogador a passé la main. Depuis le 1er janvier, Frédéric est un "retraité"… qui ne manque pas de projets.

En attendant, il évoque pour nous un mouvement pictural étonnant, celui des peintres d’Essaouira. Ces artistes dont les œuvres se reconnaissent entre mille autres. Par le foisonnement de symboles, par la chaleur des couleurs, par la violence des formes, par l’onirisme qui s’en dégage… Michel Thévoz, alors conservateur du musée de l’art brut de Lausanne disait: « face aux toiles des peintres d’Essaouira, on ne peut être qu’admiratif mais aussi décontenancé devant des manifestations de créativité collective, populaire et spontanée là où on s’y attendait le moins. Malgré certains emprunts à la tradition ancestrale, ces toiles échappent à toute orthodoxie…»

Frédéric, originaire d’une famille installée à Svendorg sur l’île de Fionie (Danemark) s’est passionné très rapidement pour l’art. Plus tard, spécialiste en art islamique après un passage par l’Ecole du Louvre et la Sorbonne, il s’offre une grande tournée d’études en Iran, Irak, au Moyen-orient. Dans le berceau de l’art et de la culture. Pourtant c’est le charme du Maroc qui séduira Frédéric Dangaard. Et Essaouira ne le laissera pas repartir. « Il flotte ici quelque chose de surnaturel. Il y a de la magie dans l’air». Il y a une vingtaine d’années, après de nombreux séjours, il choisit de rester. Il abandonne ses galeries d’art à Nice et Paris. Et décide d’en ouvrir une, consacrée aux peintres locaux, à Essaouira sur l’avenue Oqba Ibn Nafiaa, à quelques pas des fortifications. Un pari audacieux. Un peu fou.

maroc/essaouira1

«J’ai ouvert un jour et puis tout le monde est venu. ici, tout se sait très rapidement. Les peintres sont venus eux-mêmes. Des peintres locaux, autodidactes. Il ne s’agit pas de peintres sortis d’école avec diplômes. Non, des peintres à la forte créativité, à la forte personnalité. Des peintres berbères qui culturellement aiment le jaune, rouge, vert, bleu. leurs couleurs traditionnelles». Des artistes représentatifs d’un art fortement ancré dans le lieu. Justement comment peut-on définir ce courant pictural propre à Essaouira. Art naïf, brut, tribal, premier ? Les spécialistes se querellent, font assaut d’ingéniosité et de sémantique. Une chose est sûre: cet art est authentique. Et profondément marqué par les symboles. Le tout baigné de mysticisme. Une peinture envoûtante. «C’est un art éloigné de tout académisme et de toute influence occidentale» analyse Frédéric. «Un art marocain profondément enraciné dans ses mythes et ses traditions».

Il poursuit «l’art d’Essaouira peut-être qualifié d’art tribal. Et si le mot tribal a une résonance africaine, je dis tant mieux. Car la culture d’Essaouira est profondément enracinée en Afrique. Les caravanes qui ont continué d’affluer vers la ville jusqu’au début du siècle ont apporté avec elles la culture saharienne, la culture des Gnaoua avec ses transes, ses traditions et sa magie africaine».


«Je tiens le pinceau et ma tête s’envole»

Mohamed Tabal, l’un des peintres emblématiques d’Essaouira, illustre parfaitement cette filiation africaine par sa culture gnaoua. Nous l’avons rencontré dans la galerie de Frédéric Dangaard. Timide, presque gèné d’être confronté à des acheteurs qui se trouvaient là, en admiration devant ses toiles.

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«Je tiens le pinceau et ma tête s’envole » a t-il coutume de dire pour expliquer son style où violence et symbolisme se mélangent dans une fusion de couleurs. «La plupart des peintres vous donneront à peu de choses près, la même définition» insiste Frédéric. «Mais n’allez pas croire que leur esprit s’envole par l’effet de la fumette ou de n’importe quelle autre substance. Pas du tout. Nous parlons de transe, d’état second». Essaouira la mystique. Un peu plus loin, Regragui Bouslai témoigne de la même réserve vis à vis des visiteurs de la galerie. Sur ses toiles ou ses bois peints, les animaux tout autant sauvages que fantasmagoriques se bousculent. Et évoquent des continents vraiment très lointains. Là encore, c’est à un sacré voyage auquel Regragui nous convie.


«Les toiles sont gravées dans mon cerveau »

La réticence des peintres à rencontrer d’éventuels clients n’est pas feinte. Comme l’écrivait justement Olivier Barlet dans Africultures: «les artistes n’ont que faire de chercher à plaire: ils ne sont pas confrontés à leurs acheteurs». En effet, le processus de vente obéit à un rituel étonnant. «Depuis vingt ans, les artistes viennent me voir le lundi. Ils apportent le fruit de leur travail. Ils se réunissent dans un petit café à coté et se présentent à tour de rôle».

Le prix de vente est griffonné sur un bout de papier. Frédéric écrit sa proposition à coté et l’affaire est conclue. Il n’y a pas de dépôt. «Parfois, je refuse lorsque j’estime avoir déjà vu la même œuvre. Je n’ai pas une mémoire extraordinaire mais cependant toutes les toiles sont gravées dans un coin de mon cerveau».

A ce propos, Frédéric se souvient de la visite du conservateur du musée de Chatel, la ville natale du grand peintre naïf le Douanier Rousseau. Il fut subjugué par cette peinture d’Essaouira. «Et je me rappelle fort bien de ce qu’il me dit alors, raconte Frédéric. Il ne faut surtout pas bousculer la tête de ces artistes. Ce sont des autodidactes. Perturber leur harmonie serait catastrophique».


maroc/essaouira3

Et jamais le patron de la galerie n’intervint dans le processus créatif. Il se contenta, et c’est déjà énorme, d’être un catalyseur. D’être celui qui permit à cette peinture d’accéder à la reconnaissance.

D’Agadir à Nice, de Casablanca à Copenhague, de Zurich à Lisbonne, de Paris à Londres...

«Peut-être que sans moi, quelques-uns iraient encore pieds nus dans leurs sandales ou seraient gardiens de troupeaux de chèvres. Mais, je note que le succès ne leur est pas monté à la tête. Ils ont acheté un peu de terrain, ont agrandi leur maison mais rien d’exceptionnel». Ils sont restés véritables.

En fait, leur succès semble surtout déranger les autres. Ainsi, à cette réflexion d’un galeriste de Marrakech qui s’interrogeait sur la longévité de ces "prétendus" artistes d’Essaouira, Frédéric garde un calme très nordique. «Certains artistes font preuve de jalousie. Mais je crois que si les conservateurs de musée et directeurs de lieux culturels viennent à Essaouira afin de monter leurs expositions, c’est révélateur du talent de nos artistes. Je vous rappelle qu’il y quelques années, à l’occasion de l’année du Maroc en France, ce furent encore une fois des artistes d’Essaouira qui furent choisis pour les douze grandes expositions officielles». Fermez le ban.

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